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EN COURS DE RECONSTRUCTION.
Vous ne l'attendiez plus, mais le voilà.
AAR se refait une beauté, change de concept, et espère que vous serez toujours au RDV après ça...

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Bon, erm, je t'ai juste pondu un roman... C'est vrai que ça donne beaucoup moins de contraintes au niveau de l'imagination, cette idée d'image. Agréable, mais du coup, j'ai eu tendance à faire long...


    Les livres d'histoire considéreraient plus tard que cette période qu'elles fêtaient ce soir-là, à la lueur d'une bougie, cachées dans leur chambre, essayant d'étouffer la lumière aux yeux perçants de leur gouvernante, ne marquait pas vraiment le début du vingtième siècle. Même si dans une dizaine de secondes, le 1er janvier 1901 abattrait son silence suivant les douze coups de minuit sur la campagne dans laquelle on les avait envoyées passer la Saint-Sylvestre pendant que leurs parents recevaient chez eux, à Londres. Les livres d'histoire diraient que le vrai début du vingtième siècle n'avait lieu qu'avec la première guerre mondiale. Mais comment auraient-elles pu le savoir, quand personne ne pouvait alors prévoir qu'une telle guerre éclaterait dans moins de quinze ans.

    Moins de quinze ans. C'était l'âge de Victoria, l'aînée des quatre filles, celle qui tenait la chandelle et l'abritait du drap qui les recouvrait toutes, le haut de leur tête servant de piquets de tente. Le dernier gong annonçant qu'un nouveau jour était là retentit au vieux clocher que l'on entendait à des kilomètres, puis s'enfonça dans le noir de la nuit. Si on leur avait dit qu'une seule lampe était allumée dans le monde ce soir-là, elles y auraient cru. Elles se sentaient le centre de l'univers, dans cette délicieuse excitation de l'interdit d'être encore éveillées, éveillées au milieu de la nuit, un interdit qu'elles n'avaient encore jamais bravé intentionnellement, cet interdit mêlé au fait qu'elles vivaient là un moment unique, quelque chose qui ne se vivait qu'une fois, voire jamais, dans une vie.

    "Ca y est", murmura Victoria, plongeant tour à tour ses yeux dans ceux de ses trois soeurs. "Nous sommes en 1901. Nous sommes au vingtième siècle."

    Le chiffre vingt avait quelque chose de magique, de nouveau, comme si elles sortaient officiellement d'un Moyen-Age qui avait trop duré.

    "Eh, il paraît qu'à minuit, le soir du nouvel an, les fées donnent aux animaux le pouvoir de parler, pendant une heure, et ils peuvent communiquer entre eux", fit Anna, la plus jeune, sur un ton de grand secret absolument fasciné.

    "Pff, ça, c'est le soir de Noël, Banane !", fit Rachel, toujours prompte à s'énerver contre la bêtise de ses soeurs cadettes.

    Anna eut une grimace, mais le regard solennel de Victoria les força à interrompre la querelle à peine commencée. Elle prit une grande inspiration. Releva le nez d'un air supérieur. Ses longs cheveux, pour une fois relâchés, ondulaient dans la lumière changeante de la bougie encore allumée. Elle avait l'air infiniment inspiré. La vérité, c'était qu'elle se disait tout simplement qu'elle était maintenant une femme. Elle avait été une enfant du dix-neuvième siècle, et elle réussissait le miracle d'être une femme du vingtième. Ses soeurs étaient nées un tout petit peu trop tard pour prétendre à une telle chose. A une séparation aussi nette de leurs deux vies.

    Mais elle semblait être la seule à vraiment savourer ce moment. Les autres s'impatientaient. Mélanie, qui n'avait jamais été très vive, avait les paupières à demi closes, comme luttant dans une bataille perdue d'avance contre le sommeil qui la gagnait. Anna n'osait plus rien dire, mais regardait autour d'elle, se demandant clairement si toute cette comédie serait bientôt terminée. Ce fut Rachel qui brisa le silence, choisissant de mettre fin à cet instant, et sortit de sous ses fesses le livre sur lequel elle était assise, attendant depuis le début de cette réunion le moment où elle pourrait enfin l'ouvrir.

    C'était arrivé l'après-midi, le dernier après-midi du dix-neuvième siècle, répétait à qui voulait l'entendre la jeune Victoria, dans un sentiment de nostalgie feinte, le regard orienté comme à travers les choses, comme si elle pouvait y voir le temps plutôt que l'espace. Elles étaient arrivées par le train dans la campagne en début d'après-midi, avec leur gouvernante, et avaient rejoint ce qu'ils appelaient dans une sorte de snobisme leur cottage, et qui était en fait une maison bien plus grande que ce que l'on aurait pu attendre d'une telle appellation. Le chauffage y avait quelques défauts, les murs n'étant pas assez épais, les fenêtres mal isolées, mais les filles et les domestiques s'en accommodaient. Victoria avait aussitôt décidé qu'il fallait célébrer cette fin d'année avec un pique-nique et une promenade. Le pique-nique lui avait été fermement refusé : on ne faisait pas de pique-nique lorsque la neige recouvrait tous les prés et tous les chemins. La promenade, elle, fut cependant accordée, et, sous la surveillance sombre de Lucy, qui aurait préféré passer la nuit en ville, et profiter au moins depuis sa chambre des musiques et des lumières de la fête battant son plein, elles avaient couru sur le givre, s'étaient tordu les chevilles, s'étaient lancé de la neige au visage.

    Enfin, Anna avait trébuché, et elle avait pleuré très fort, et il avait fallu rentrer. Oui, mais pas tout à fait. Elle n'avait pas trébuché sur une racine ou une pierre. C'était un livre. Un livre comme déposé par terre, au milieu du chemin, que personne n'avait pourtant vu avant qu'elle se prenne les pieds dans sa couverture de carton couverte de cuir. Lucy n'y avait pas fait attention. Les filles l'avaient caché dans leur sac, et puis, une fois rentrées, il avait été glissé sous le matelas du lit que partageaient les deux plus jeunes. Mais c'était Rachel la plus curieuse, quant à ce livre.

    Victoria lui en voulait d'avoir gâché son moment de recueillement et d'émerveillement face à cette ère nouvelle. Elle lança à l'ouvrage un regard plein de rancune :

    "C'est un livre précieux, relié en cuir. Il faudrait pas le garder. Il faudrait mettre une annonce dans le journal pour demander qui l'a perdu, c'est comme ça qu'on fait, quand on trouve un objet perdu."

    Rachel ne prit même pas la peine de répondre. Elle ouvrit le livre pour constater qu'il commençait directement sur du texte, comme si on en avait arraché les premières pages, de sorte qu'il ne portait ni titre, ni nom d'auteur, ni date d'édition.

    ''La première fée, Maal-Cotta, naquit lorsque le premier nouveau-né du monde étendit ses lèvres dans son premier sourire. Nul ne sait ce qui la créa, mais il semblerait qu'un matin, une fleur s'ouvrit qui contenait le petit corps muni d'une paire d'ailes de Maal-Cotta, qui devint la première née de notre espèce, notre première reine, et, dans sa mort qui ne fut pas une mort habituelle, bien plus tard, notre unique divinité. De sa naissance suivirent toutes les autres, de sorte que nous pouvons établir que toutes les fées sont nées aux première lueurs du jour, à l'ouverture d'une fleur, préférablement au printemps. Certaines fées naissent en hiver ou en automne, mais elles ne sont pas parées des mêmes atours que les fées du printemps ou de l'été, qui sont en général considérées comme supérieures, même s'il y a eu, au fil des siècles, de nombreuses polémiques sur cette dernière notion...''

    "Je ne sais pas ce que c'est que ce livre, mais le style en est très mauvais", commenta Victoria, à qui l'on avait donné des notions de littérature, "Tout est édicté comme des principes, il n'y a aucune organisation, il n'y a même pas d'histoire. Il faudrait dire, si l'on commence par là, ce qui arriva à cette fée, Maal-Cotta, plutôt que d'enchaîner sur des généralités s'étendant, pour ce qu'on en sait, jusqu'à nos jours."

    Personne ne répondit. Rachel n'osa pas continuer à lire tout haut ce qu'elle avait sous les yeux, après un jugement aussi impitoyable. Anna n'osa pas demander la suite. Mélanie n'osa pas suggérer qu'il était l'heure de se coucher. Ce fut encore une fois l'aînée des quatre soeurs qui dut s'en charger.

    "Ce ne sont que des contes pour enfants", trancha-t-elle. "Lucy va finir par nous entendre."

    Elle n'attendit pas que les petites aient rejoint leur lit pour souffler la bougie, ce qui arracha des plaintes aux deux concernées. L'obscurité, même pour seulement quelques mètres, n'était jamais rassurante.
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    -°-


    Les jours, les mois, les années passèrent. Victoria, Rachel et Mélanie oublièrent le livre. Ce fut Anna, Anna, celle qui avait trébuché dessus, la seule à le garder précieusement, comme un trésor.

    Elle le lut et le relut. Se mit à rêver à ce monde de fées. Elle le connaissait par coeur. Elle savait que pour qu'une fée naisse, il fallait qu'un nouveau-né sourit pour la première fois, et que ce sourire soit intercepté par une mère qui, sans même s'en rendre compte, se mettrait à le refléter, retrouvant pour une seconde d'inattention toute l'innocence d'un bébé. Elle connaissait tout de la mythologie de Maal-Cotta, de sa mort qu'elle choisit plutôt que de la subir en offrant ses ailes à la première libellule qui existât, avant de s'endormir et de se disperser en poussière, faisant corps avec tous les éléments, plantes, fleurs, pierres, rivières, qui composaient le monde. Elle savait comment les fées mouraient, chaque fois que l'enfant qui leur avait donné naissance devenait adulte, et les oubliait. Elle savait précisément tout ce qui différenciait, physiquement (puisque mentalement, les débats n'avaient jamais réussi à mettre leurs participants d'accord) les fées des différentes saisons. Elle aurait pu citer des passages entiers par coeur. Cette dernière phrase, par exemple : ''Il n'est plus qu'une fée au monde, et ses jours sont comptés. La mort de notre histoire marquera sa fin. Et le nouveau siècle continuera sans notre espèce, et sans même son souvenir.'' Tout ne fut plus que questions de fées, dans son esprit. Elle n'en parlait pas, bien sûr. Elle savait trop bien ce qu'on lui répondrait. Juste une fois, osa-t-elle aller demander à Lucy, alors qu'elle n'était pas très grande :

    "Lucy, est-ce que les fées vivent aussi en Afrique ?"

    Mais Lucy lui ordonna de se taire. Et Anna se tut. Ce n'était pas grave, après tout. Son père n'avait pas besoin des fées. Il était bien assez fort pour vivre sans elle. Et puis, c'était un adulte. Les fées ne vivaient pas pour les adulte.

    Son père était parti en Afrique, quand elle était petite, peu après ce premier jour du vingtième siècle, d'ailleurs. Il n'était jamais rentré, depuis. Parfois, Mère disait qu'elle avait reçu une lettre, et précisait qu'il les embrassait, toutes autant qu'elles étaient. Elles n'étaient pas autorisées à poser des questions, et devaient se contenter de ce qu'on voulait bien leur révéler.

    -°-


    Il paraît que le vingtième siècle commença pour la seconde fois le 28 juin 1914. Le 28 juin 1914, Anna avait dix-neuf ans. Assise sur le canapé de son petit salon, dont la fenêtre donnait sur les rues de Londres, toutes portes ouvertes afin que la famille puisse entendre la conversation dans des gloussements de joie et d'excitation, elle souriait au jeune homme à genoux devant elle, lui laissant pour la première fois tenir sa main sans pour autant lui rendre la pression qu'il y exerçait.

    "Merci beaucoup", fit-elle d'une voix parfaitement dénuée d'émotion, toute contenue qu'elle était dans ce corset qui l'engonçait.

    Toute l'éducation qu'elle avait subie ressortait dans sa personne à ce moment-là. Elle n'était ni plus belle, ni plus laide qu'une autre, mais elle était immensément désirable, parce qu'elle était bien élevée, riche, sans trop l'être, comme les gens se devaient de l'être en Grande-Bretagne, élégante sans exubérance, mesurée, posée, érudite à l'air ingénu. Et c'était lui, ce jeune héritier d'une banque en plein essor, qui avait obtenu l'accord de la mère et des trois soeurs aînées.

    Pas de leur père, bien sûr. Il y avait longtemps qu'Anna avait compris que les colonies était un endroit où il était facile d'envoyer les gens dont on savait qu'on ne pourrait plus jamais les voir. Comme ses soeurs avant elle, elle avait deviné. Elle n'avait pas cherché à savoir ce qui s'était passé. Elle n'en avait pas parlé. Si on leur avait caché ce fait, c'était qu'il devait y avoir quelque chose de plus ou moins honteux dans la disparition du chef de famille, et elle avait depuis longtemps pris le parti de se dire qu'au moins, ce qu'elle ne savait ne pouvait pas la blesser.

    "C'est avec une grande joie que j'accepte le témoignage que vous me faites de vos sentiments, et avec un plaisir plus grand encore que j'ai l'honneur d'y répondre."

    Son sourire s'agrandit de quelques millimètres de plus. Sa main consentit enfin à serrer celle du garçon, une ou deux secondes, avant qu'elle ne relâche son attention vers autre chose. Elle lui offrit son front, qu'il effleura de ses lèvres, et les quatre femmes de la maison entrèrent pour féliciter les jeunes fiancés.

    "Vous verrez", prévint Victoria, à présent une femme qui avait enflé, et dont les joues et le nez avaient rougi, certaines mauvaises langues disaient au contact de l'alcool, "Vous verrez, il n'est pas de plus grand plaisir que d'avoir des enfants.

    Elle accompagna ses paroles d'une main posée sur son coeur, fermant les yeux juste assez longtemps pour que tout le monde soit convaincu qu'elle n'avait jamais rien dit d'aussi beau et d'aussi sincère. Toutes sourirent devant son excès de sentimentalisme, qui n'était finalement qu'un peu de théâtre auquel elles étaient toutes habituées.

    Anna, à ce moment-là, ne pensait bien sûr pas au livre relié de cuir, à présent tellement usé et déchiré, qu'elle avait laissé au bord de sa fenêtre ouverte, avant de descendre prendre le thé avec ses soeurs, et de recevoir la visite de son jeune prétendant. Elle ne sut pas qu'au moment précis où elle avait formulé ses remerciements, le vent s'était emparé de l'ouvrage et lui avait fait dégringolé la façade nord de la maison, jusque dans le jardin. Sur une pierre couverte de mousse, près de l'arbre dont les branches s'appuyaient au mur, formant comme des barreaux d'échelles pour des enfants qui n'étaient plus là, il avait atterri, posé bien à plat, et, en quelques secondes, la dernière des fées au monde avait escaladé ses pages comme un escalier déployé pour elle. Elle s'était d'abord assise, puis couchée sur le carton habillé de cuir, et puis elle avait fermé les yeux. Comme dans les légendes, elle avait disparu, pour ne faire qu'un avec chaque élément de la nature qui l'entourait, marquant, en même temps que la mort de son histoire, la mort de son espèce.

    Anna ne songea jamais à chercher le livre. Elle ne réalisa pas qu'elle l'avait perdu. Elle oublia même qu'il avait jamais existé. Et le début du siècle marqua la fin des fées.
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